Retour à Whitechapel : la vérité sur Jack l’Éventreur ?

Retour à Whitechapel
Par Michel Moatti (préface de Stéphane Durand-Souffland)
HC éditions

La couverture du livre. On y voit une ville 
					industrielle de nuit et le visage d'un homme en fondu.

Voici une lecture que l’on vous conseille à plusieurs titres et non des moindres. La préface, signée du chroniqueur judiciaire Stéphane Durand-Souffland, laisse dès le départ espérer une enquête qui ne se limitera pas aux frontières britanniques :

« Nous ne sommes pas anglais, nous ne croyons pas aux fantômes et, pourtant, Jack l’Éventreur nous parle. La sauvagerie de ses crimes, le caractère fulgurant de sa « carrière » – il n’a officiellement sévi que quelques mois, d’août à novembre 1888, laissant derrière lui cinq victimes-, l’énigme intacte de son identité, font de cet être réel, un mythe ».

Mais, vous allez peut-être faire une objection logique : encore Jack l’Éventreur ! Encore cette histoire maintes fois racontée, parfois emberlificotée, jamais élucidée et offerte à toutes les supputations plus ou moins pertinentes ? On l’admet, nous avons aussi eu ce petit pas de côté, mais le talent littéraire de Michel Moatti, par ailleurs universitaire (il enseigne la sociologie) et ancien correspondant pour l’agence Reuters, renvoie ces craintes loin derrière nous.

Parce que l’auteur, malin, a fait de l’histoire un roman noir, en racontant sa propre enquête à travers un personnage fictif à qui l’on s’accroche d’emblée : la fille de Mary Jane Kelly, la dernière victime (connue en tout cas) de Jack l’Éventreur, et celle qui a été la plus sauvagement attaquée, mutilée, niée dans son humanité. Imaginez alors une certaine Amelia Pritlowe, infirmière, reprenant l’enquête en 1941, alors qu’elle découvre qui était véritablement sa mère, proie du pire des assassins. Et c’est à son enquête que nous assistons, sachant pertinemment que c’est en fait celle de Michel Moatti, habilement racontée. Lequel a, pendant presque trois ans, compulsé tous les dossiers existants, les témoignages de l’époque, les rapports médico-légaux pour arriver à une thèse que l’on vous laisse le soin de découvrir…

Certificat de décès de Mary Jane Kelly

Le certificat de Mary Jane Kelly

Enquête qu’Amelia nous raconte à travers des carnets qu’elle remplit religieusement à chacune de ses avancées. A commencer par son entrée dans une société d’études, la « Filebox society* », d’abord très masculine, uniquement dédiée à cette affaire, où chaque poussière des scènes de crimes est répertoriée, allongeant la liste des dossiers, sans pour autant faire émerger une quelconque vérité. A la différence d’Amelia qui, là-bas, ne dit rien de son histoire personnelle :

« J’étais bien la femme qu’ils imaginaient. Faible, trop sensible pour se concentrer sur des questions aussi sévères que celles que traitait la Filebox Society (…) Mais je ne pensais pas à cela à cet instant. Je m’étais levée. J’avais à la main le dossier classé [MEPO 3/3153], et je me dirigeai vers la grande bibliothèque pour le remettre à sa place. J’abandonnais. L’épreuve n’était pas pour moi. Je n’allais pas passer des heures et des nuits entières à déchiffrer ligne à ligne les différentes souffrances qu’avait traversées ma mère. Je n’allais pas le laisser la tuer une seconde fois. Il fallait tout ranger, et oublier. »

Amelia va-t-elle pour autant laisser tomber l’enquête personnelle qu’elle vient de démarrer ? Bien sûr que non, car tout commence ici, cet instant où elle décide de partir en chasse. Son cheminement, ses découvertes, font de ce livre un véritable roman à suspense dont on aimerait bien, enfin, que la thèse avancée soit la bonne. Cela étant, et l’auteur le sait, ce mythe en resterait-il un si la vérité était établie pour de bon ?

A.P.

* Michel Moatti fait partie de la (réelle cette fois) Whitechapel Society à Londres.


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